EXCLU - Rencontre avec Stéphane Ehrhart, l'homme qui veut améliorer l'après-carrière des footballeurs

Par Dorian Bonzom
15 min de lecture
Stéphane Ehrhart.

Stéphane Ehrhart.

Retrouvez notre interview exclusive réalisée avec Stéphane Ehrhart, fondateur de l'association French Connection FC et spécialisé dans la reconversion des joueurs de football.

Ancien footballeur, Stéphane Ehrhart est le fondateur de l'association French Connection FC pour aider les joueurs dans leur reconversion. Véritable puit de bons conseils, il a décidé d'écrire un livre, Le Guide du Footballeur Pro, pour aider les joueurs pendant et après leur carrière. En exclusivité pour MadeInFOOT, il a évoqué son guide, livré quelques conseils et parlé de quelques joueurs qu'il a pu conseiller, comme Robert Pirès, champion du monde en 1998. Retrouvez son interview complète ci-dessous.

MadeInFOOT : Bonjour Stéphane, comment est venue cette idée d'écrire le livre ?

Stéphane Ehrhart : J'ai fait une carrière de footballeur assez médiocre. J'ai dû partir à l'étranger, galérer, faire des essais chaque année. Je n'ai jamais gagné une fortune en tant que joueur donc j'ai toujours dû avoir d’autres activités à côté. En parallèle, j'ai fait un master de management et un autre sur la gestion des clubs de football professionnels. Quand j'ai arrêté de jouer, j'ai passé mes diplômes d'entraîneur. J'avais pas mal de billes sur ces aspects-là. Ensuite, je voyais bien que les joueurs autour de moi étaient complètement perdus et qu'ils ne savaient pas par où commencer. Quand j'ai vu qu'il s'agissait de joueurs de très haut niveau, je me suis dit que si même eux ne savent pas comment s'y prendre, c'est qu'il y a vraiment des choses à faire. J'ai commencé à écrire quelques idées et infos. Cela a donné un premier texte absolument illisible. Derrière, j'ai pris deux, trois ans pour organiser correctement ces idées et en faire quelque chose de transmissible. Créer des chapitres, des illustrations, donner des exemples et faire le document qui a été publié.

Pouvez-vous présenter votre livre ?

Le but du livre était de donner une certaine méthodologie : si un joueur veut investir dans un projet, voilà comment faut faire. S'il veut prendre un agent, voilà les questions qu'il faut lui poser. Le but est de donner de l'autonomie au footballeur, de ne pas se retrouver dans une position de dépendance. Récemment encore, on a eu des cas de joueurs qui ont été escroqués. Certains ont fait confiance trop rapidement, d’autres se sont même fait falsifier leur signature. Et quand le joueur se rend compte du pot aux roses seulement plusieurs années après les faits, ça soulève un certain nombre de questions. En principe, plus le joueur va être organisé durant sa carrière, plus ce sera facile d'organiser ta fin de carrière, et plus ce sera facile de préparer ta reconversion. Le but du livre est de donner un maximum d'autonomie au joueur pour qu'il puisse être capable de prendre ses décisions en son âme et conscience. Savoir se protéger eux-mêmes sans qu'ils puissent dépendre d'autres personnes.

En plus, c'est sur un sujet qui est peu évoqué dans le monde du football…

C'est vrai qu'il y a 15 ans, c'était quasiment impossible de trouver des infos, de la littérature, des documents ou des outils sur l'après-carrière. Là, il y a de plus en plus de choses qui existent et c'est vrai que les médias abordent le sujet de temps en temps. Est-ce suffisant à mon goût ? Non, car j'aimerais qu'on en parle un peu plus. Quand on évoque un sujet comme celui-ci avec un joueur, chacun campe sur ses positions. Eux se concentrent pour avoir des performances semaines après semaines donc ils ne pensent pas forcément à ce qu'il y a après le contrat. Pour les agents, c'est également le cas, même si j'ai des exemples de quelques-uns qui continuent d'accompagner des joueurs même quand ils raccrochent les crampons. Puis, il y a le travail de certaines associations ou syndicats de joueurs, mais c'est clair que ce n'est pas forcément suffisant. C'est un sujet où il reste beaucoup à faire.

Des exemples de mauvaise gestion d'après carrière, il y en a beaucoup dans le football ?

J'en ai des dizaines ou des centaines mais certaines m'ont plus marqué que d’autres. Déjà, à l’âge de 23-24 ans, je jouais dans des clubs semi-professionnels en France et je voyais beaucoup de co-équipiers ou des anciens joueurs pros qui étaient un peu perdus. Pour ma part je faisais du conseil en création d’entreprises dans une chambre du commerce, donc forcément on m'a rapidement envoyé des footballeurs professionnels qui étaient en phase de reconversion. C'est la première fois où j’ai été confronté à des joueurs pros qui ne savaient vraiment pas comment appréhender leur fin de carrière. Un peu plus tard, j'ai eu l'opportunité de travailler avec Robert Pirès, qui jouait à Villarreal. Il était un peu dans le même cas de figure car il avait passé 30 ans, et avait déjà eu des blessures assez sérieuses. Il lui restait 2-3 saisons à faire mais il était quand même plus proche de la fin que du début. Et je voyais qu'il n'était absolument pas préparé. Il était un peu perdu. Il le reconnaît lui-même aujourd'hui. Ce sont ces signes-là qui m'ont fait penser que s'il y a des problèmes comme ça pour des joueurs d'un tel niveau, pour ceux qui sont à un niveau inférieur ou qui ont un peu de notoriété, ça devait être encore plus compliqué.

Cela permet aussi de casser le mythe du footballeur millionnaire qui a une vie parfaite, non ?

Si on regarde en Europe, le salaire moyen de tous les footballeurs professionnels est inférieur à 4 000$ par mois. Cela comprend tous les championnats. Si on prend les chiffres dans le monde entier, c'est moins de 1000$. On ne parle que de professionnels, pas d'amateurs. Cela permet effectivement de briser ce mythe. Mais pour recentrer sur le sujet, l’élément financier n'est pas le plus important. Même si un joueur a gagné beaucoup d'argent pendant sa carrière, et qui, par ailleurs, a pu faire une bonne gestion financière, il a les mêmes questions, challenges et préoccupations par rapport à sa deuxième vie. Quelle que soit la somme sur le compte en banque, s’il tourne en rond pendant 6 mois comme un lion en cage après sa carrière et qu'il a l'impression qu'il ne sert à rien et qu'il ne sait pas quel est son but le matin quand il se lève, ça peut très vite devenir compliqué mentalement. Pour beaucoup, la problématique financière existe aussi. Quand on s'arrête de jouer, il faut s’adapter à un nouveau rythme et de nouveaux revenus. C'est une vraie réalité méconnue et mésestimée des joueurs. Mais l'autre élément est très important aussi. Ce n'est pas parce qu'un joueur a bien géré sa carrière financièrement qu'il est à l'abri du besoin et qu'il ne doit pas préparer sa reconversion. Car il y a tout un tas de choses et d'éléments qu'il faut préparer et anticiper.

Au-delà de l'aspect financier, il y a des exemples de joueurs qui font des dépressions après leur carrière. Comment gérer cette seconde vie sur le plan mental ?

La position sociale d'un joueur se transforme le jour où il n'a plus de contrat. C'est quelque chose qu'il faut préparer. Et il peut le faire d'une certaine manière, en faisant des activités sociales en dehors de sa carrière, en ayant des intérêts différents du foot qui lui permettent de rencontrer des personnes qui sont moins dans un positionnement de fan. Après, il y a les autres éléments qui entrent en compte. Le premier est physique. Quand tu t'entraînes tous les jours pendant 15 ans - 20 ans, et que tu as ta dose d'adrénaline, une charge physique, stopper ça du jour au lendemain ça crée des dérèglements. Le deuxième point est l'alimentation, quand t'es footballeur, même si tu n'es pas en Ligue des Champions, tu surveilles ton alimentation, tu fais attention, ton poids est suivi, t'as accès aussi à des médecins de manière quotidienne. Enfin, quand tu es joueur, même quand c'est à un niveau semi-pro, dans un vestiaire, naturellement, tu as 20 potes qui sont là quoi qu'il arrive. Évidemment, ce ne sont pas tous tes amis, mais ils sont là. Ça rigole, ça chambre. Tu es dans une vie sociale. Quand tu arrêtes de jouer, tu as pu te faire quelques potes dans certaines équipes où t'es passé, mais eux s'ils jouent encore, ils n’ont pas le temps de t'appeler et ceux avec qui tu jouais, c'est fini. Ils ne seront pas forcément disponibles pour faire ce que tu fais en après-carrière. Il y a un effet d'isolement social qui peut arriver très rapidement après la fin du dernier contrat qui peut être très dévastateur socialement.

C'est un changement de vie radical…

Oui, et en plus des 3 chamboulements que je viens d'évoquer, souvent il y a un déménagement. Sinon, on peut ajouter un autre élément qui arrive souvent, c'est un divorce. Il y a 30% des joueurs pros qui divorcent après leur fin de carrière. Cela veut dire qu'en 6 mois, ils vont se prendre les 4 chamboulements les plus importants dans leur vie entière. La seule chose pire qu'il peut leur arriver, c'est de tomber malade. Il faut le supporter humainement, mentalement, physiquement, socialement. La conséquence est qu'à ce moment-là, ce n'est pas le moment idéal pour réfléchir à ce qu'ils vont faire durant les 20 prochaines années. Ils sont en train de gérer d'autres problèmes. Donc il faut l'avoir anticipé avant. Sinon, ils vont passer deux ou trois ans à gérer toutes ces galères.

Mathieu Flamini, lui, a réussi sa reconversion en investissant dans une société spécialisée dans l’acide lévulinique, un remplaçant des hydrocarbures. Pour vous, s'agit-il d'un exemple dans la question de l'anticipation ?

Je connais Mathieu. Déjà c’est un garçon intelligent mais ce qui est vraiment intéressant dans son cas, c'est son attitude. C'est une personne qui a toujours été ouverte sur le monde durant sa carrière, qui a toujours développé des réseaux dans le foot mais surtout en dehors. Et c'est quelqu'un qui a toujours passé du temps à s'éduquer, à apprendre et à sortir de sa zone de confort. Lors de la dernière année de sa carrière, quand il jouait à Getafe, il jouait pour se qualifier en Ligue des Champions. Une des conditions qu'il avait négociée avec son président pour sa dernière année de contrat était qu'il l'autorise chaque semaine à rentrer une journée à Londres pour s'occuper de ses affaires. Il était concentré à fond sur sa carrière sportive, mais à côté, il était concentré sur son business, ses investissements et d'ores et il travaillait déjà ses activités d'après-carrière. Plus un joueur va anticiper et préparer sa reconversion pendant qu'il est encore dans sa carrière et socialement au cœur du système, plus il va se créer des opportunités pour sa reconversion, que ce soit dans le foot ou en dehors.

N'est-ce pas trop dur de gérer les deux en même temps ?

C'est malheureusement une idée reçue. Il y a des études scientifiques qui prouvent que pour des footballeurs de très haut niveau ou même des athlètes, avoir une activité extra sportive, ça va avoir, dans la majorité des cas, un effet positif sur leur carrière. Quand on est footballeur de haut niveau, on est dans un cercle lié à la performance et au rythme du match. En début de semaine on se retape, en milieu de semaine on monte la charge et en fin de semaine on est à 100% sur le match qui arrive. Pour les joueurs qui jouent tous les 3 jours, c'est pré match, match, récup. Si on regarde les interviews de Raphaël Varane, ce cycle-là n'est pas tenable car ça crée une pression qu'il est difficile de subir année après année. Donc avoir une deuxième activité qui permet de détourner l'attention du joueur est bénéfique pour ses performances et son appréhension du match. Quand des joueurs ont leur premier enfant, souvent leur perception de la performance et de la pression du match change car tout à coup, il y a une autre priorité. Pour beaucoup de joueurs, cela permet de se dédouaner de la pression et de réaugmenter leur performance sur le terrain.

Quels joueurs accompagnez-vous ?

À l'UEFA, on a des tops joueurs comme Raphaël Varane, Axel Witsel, Jan Vertonghen, qui suivent des formations sur le management du sport sur un certain nombre d'heures par semaine qu'ils font à distance. Ils voient ça d'un œil positif et s'ouvrent à d'autres choses. Si des mecs qui sont à ce niveau-là arrivent à préparer leur seconde vie en plus de leur carrière, c'est que tout le monde peut le faire. Il n'y a aucune excuse. Et tout en maintenant un niveau de performance exceptionnel.

Il y a la question des agents dans le foot qui est primordiale. De plus en plus de joueurs choisissent un proche pour devenir leur agent. Quel regard portez-vous sur cette tendance ?

Forcément, c'est un choix personnel. Pour moi, ce qui compte, quand tu es footballeur professionnel, c'est d'avoir un agent qui est professionnel, qui connaît son travail, qui est formé, licencié, qui a la bonne expertise et les bonnes relations pour gérer une carrière à haut niveau. J'ai déjà vu des joueurs avoir des agents qui ne sont pas de leur famille et qui sont médiocres. D'autres qui en ont de leur famille et qui sont brillants. Et j'ai vu l'inverse aussi. C'est vraiment important pour un footballeur de s'entourer de personnes compétentes, objectives et bienveillantes. C'est plus facile à dire qu'à faire car ils sont souvent visés par des personnes malhonnêtes, des escrocs ou des personnes qui arrivent à se rapprocher d'eux sans avoir des compétences requises.

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