Interview - JVNSY, des cages de foot de Strasbourg aux studios de Planète Rap (exclu Madein)

Par Julien Castanheira
18 min de lecture
JVNSY, en exclusivité pour MadeInFOOT

JVNSY, en exclusivité pour MadeInFOOT

Du foot au rap, il n’y a qu’un pas et Junior Ntima peut se vanter de faire les deux ! En effet, le gardien, passé par les sélections de jeune du Congo, s’est lancé professionnellement dans le rap ces derniers mois avec énormément d’ambitions. JVNSY, son nom de scène, est revenu pour MadeInFOOT sur son nouveau projet dans la musique, mais également sur sa carrière de footballeur.

MadeInFOOT : D’où vient ton amour pour la musique et le rap ?  
JVNSY : "J’ai toujours fait de la musique. Depuis très jeune, je suis allé en studio et le rap est vraiment une passion. J’aime le délire d’être en studio, faire des petites scènes. C’est vraiment un kiff, une détente. Dans le vestiaire, j’ai souvent été celui qui faisait les cris de guerre. Au centre de formation à Strasbourg, on avait fait un petit groupe et on rappait entre nous". 

Était-ce un moyen de s’évader un peu du centre ? 
"Oui, mais c’est le délire du centre ! À Strasbourg, on kiffait la musique, ça a créé des affinités, on se lâchait peu à peu. Le soir, on se réunissait dans les chambres pour faire des freestyles. C’était une détente, c’était vraiment cool au Racing". 

Tu parles très peu de ton parcours dans le football dans tes sons. Pourquoi ? 
"Non, c’est vrai ! Pour moi aujourd’hui, le rap est un exutoire. J’essaie de faire en sorte que ma musique soit plus vraie, plus authentique. Avant, c’était beaucoup moins le cas, c’était plus un rôle que je me donnais."

Pourrais-tu écrire sur des faits plus graves comme le racisme ou l’échec dans le foot ?
"Je rappe ce qui me passe par la tête. Je ne vais pas me dire ‘je vais faire un texte engagé aujourd’hui’. Ça dépend aussi de ce que l’instru va me communiquer. Elle me guide. J’écris sans thématique et je livre ce que l’instru me donne envie de livrer. Les gens interprètent à leur sauce ensuite mes sons, mes textes. Comme je dis dans l’une de mes musiques : ‘ce n’est pas à moi de me faire comprendre, c’est à eux de me comprendre’. Ce sera jamais un truc de fou avec des pensées négatives, mais tu peux interpréter ma musique comme tu le veux."

Quel est ton style de rap ?
"On dit que j’ai une voix atypique. J’aime tout ce qui est trap, les mélodies très sombres. J’aime bien les intrus drill mais je ne ferai pas de la drill dessus. Je ne vais pas rapper comme tout le monde dessus, j’essaie de garder mon flow. Ce sont mes amis qui m’ont poussé à essayer."

Il y a des rappeurs qui t’inspirent ? 
"Franchement, je ne pourrais pas donner de noms…" 

Qu’est-ce que tu écoutes alors ? 
"Je vais écouter tout le monde, et généralement je vais me retrouver dans les morceaux assez tristes, assez sombres des artistes. Kaaris, Booba, Freeze Corleone, que j’aime beaucoup, Leto… Ce sont des artistes qui me parlent ! J’aime beaucoup Dinos aussi."

Depuis de nombreuses années, les clubs et les marques de foot se rapprochent énormément de la culture rap. Pourquoi ?  
"Le rap est la musique la plus écoutée. Malgré le fait que ce soit une musique pas très diffusée, c’est le style de musique qui fait le plus de certifications. Aujourd’hui, chez les artistes, on n’entend pas les rappeurs se plaindre malgré la crise. Pourquoi ? Parce qu’ils sont beaucoup écoutés, beaucoup streamés. Les artistes qui se plaignent, ce sont les artistes de variétés françaises, qui font de l’argent sur leurs concerts. Moi, si ça marche vraiment pour moi le rap, je préférerai faire des concerts plutôt qu’être un rappeur de streams, mais ce qui fait manger la plupart des rappeurs, ce sont les streams. Mais par rapport au foot, aux jeunes, les gens n’acceptent pas…"

Coéquipier de Jonathan Clauss à Strasbourg, Presnel Kimpembe en sélection

Es-tu satisfait de ta carrière dans le foot ou as-tu des regrets ?
"Je n’ai pas de regrets mais j’ai eu une grosse déception. C’est ça qui m’a vraiment ouvert les yeux sur ce monde-là. C’est un monde super, mais qui peut dégoûter certaines personnes. Je sors de Strasbourg, je fais mon année en U19 national et CFA 2. On me propose ensuite un contrat stagiaire pro de 2 ans mais c’est l’année ou le RCSA est rétrogradé. On repart en CFA 2 mais je reste en tant que doublure. La première montée de Strasbourg, je suis dans l’effectif. À la fin de la saison, et comme j’avais encore un bon salaire pour ce niveau-là, le coach vient me voir : « Écoute, par rapport à la hiérarchie et ta position dans l’effectif, vu l’âge que tu as, tu ne peux pas rester au centre. Donc tu dois te trouver un logement. Mais aujourd’hui, on ne va pas mettre tant d’argent sur un numéro 2 bis »."

Que se passe-t-il ensuite ? 
"À la suite de ça, je vais à Valenciennes m’entraîner pour retrouver mon ancien coach de gardiens à Strasbourg. Un mois et demi ou deux mois après, le club de Dunkerque cherche un numéro 2 susceptible de devenir numéro 1. L’USLD appelle Valenciennes, l’entraîneur des gardiens propose mon profil et je vais faire deux jours là-bas. Je fais les entraînements avec l’équipe fanion, et un match amical qui se passe très bien. Ils me rappellent quelques jours après et me disent qu’ils veulent me signer. À l’époque, c’était une proposition très basse à 500 euros par mois. J’avais le chômage vu que j’avais un contrat avant et mon grand frère habitait à Lille, je n’avais pas beaucoup de dépenses à avoir. Moi j’accepte la proposition directement, je ne cherche même pas à négocier ! Le directeur sportif me donne un rendez-vous un jeudi à 14h00, je m’en rappelle très bien. La veille, il me dit : ‘tu me préviens quand tu prends le train comme ça je viens te récupérer’. Avant de partir pour prendre le train, je l’appelle, il ne me répond pas. Je l’ai appelé plusieurs fois mais il ne m’a jamais répondu, du coup je n’ai pas pris le train. Mon cousin était capitaine à l’époque de Dunkerque et il n’était pas au courant. En fait, le directeur sportif m’a mis un lapin…"

Et tu n’as jamais eu de réponse… 
"Je ne sais pas si il s’est servi de moi pour faire du chantage à un autre gardien ou pas. Mais au final, je suis venu, il a vu que j’étais bon, j’ai accepté leur proposition, alors qu’est-ce qu’il a promis à l’autre ? Est-ce qu’il s’est servi de moi pour faire du chantage ? Je ne sais pas… Le coach de l’époque, Fabien Mercadal, m’appelle dans la foulée quand il apprend la nouvelle et il me dit : ‘je te voulais, je ne sais pas ce qui s’est passé’. Il s’est vraiment excusé, il était déçu. Après ça, j’ai dit stop, j’ai mis un terme à tout ça. La déception ne vient même pas du fait de ne pas être pro. Bien sûr que j’aurai aimé, mais cette épreuve là… (il souffle) On est sur un niveau semi-pro ! Cette histoire m’a fait avoir une grosse réflexion par rapport au foot. Je suis parti ensuite au Canada et quand j’ai repris le foot, ma vision a changé, je n’ai jamais renégocié un contrat… Encore aujourd’hui, je ne sais pas pourquoi je n’ai pas eu de réponse". 

À Strasbourg, tu as pu côtoyer Jonathan Clauss. Peux-tu nous en dire plus sur lui ? 
"Il est un an plus âgé que moi, on n’a joué qu’un an tous les deux mais on s’entraînait ensemble. Il était de Strasbourg donc il ne dormait pas avec nous au centre mais c’était quelqu’un avec qui je m’entendais très bien."

Son explosion sur le tard avec Lens cette saison t’a t-elle surpris ? 
"Franchement, non. Je ne vais pas dire que je m’y attendais, ce serait mentir mais je ne suis pas surpris. J’ai suivi de loin sa carrière, mais quand il est en CFA il finit dans l’équipe-type. Pareil en National, en Allemagne, en Ligue 1… Chaque année, il fait au moins partie d’une équipe-type donc il n’y a pas de surprise. Un mec comme ça gravit et monte les échelons année après année. Quand il est arrivé à Lens et qu’il a commencé à jouer, je me suis tout de suite dit qu’il allait tout casser. Il a pris physiquement. À l’époque, je me rappelle, c’était un petit gabarit, maintenant il est musclé, tonique. Mais il était déjà très technique." 

Le 12 octobre 2014, face à l’Autriche, tu es titulaire avec les U21 du Congo face à l’Autriche. Quel souvenir gardes-tu ? 
"Il y avait du beau monde ce jour-là. Sur le papier, c’était la meilleure équipe avec laquelle j’ai joué. Il y avait Omenuke Mfulu, Harrison Manzala, Presnel Kimpembe… On avait une équipe énorme et j’étais le seul qui n’était pas dans un club professionnel. Je venais de signer à Sannois Saint-Gratien, qui voulait jouer la montée en National. C’était une équipe de fou malgré la défaite. C’était mon plus beau match, mais ce n’est pas mon meilleur souvenir. Par exemple, j’ai fait un tournoi où j’étais en conflit avec le coach. Il me fait rentrer lors du dernier match du tournoi, et je finis meilleur gardien du tournoi sur un match. C’est un bon souvenir aussi même si je pense, plus globalement, que le meilleur moment est ma première convocation pour la sélection." 

Peux-tu nous en dire plus ? 
"Ma première sélection, je l’ai fêté avec les U19 mais j’étais encore un U17. J’étais au centre et je m’intéressais de plus en plus à l’équipe du Congo. Je voulais jouer pour la RDC. Il y a quelqu’un qui était scout pour la sélection, on a été mis en contact, ils sont venus m’observer sur plusieurs matchs. Et ils m’ont convoqué. C’était le feu franchement la première convocation. Même si l’organisation est spéciale en Afrique, c’est kiffant. J’ai plein d’anecdotes à raconter sur les convocations, c’est surréaliste mais c’est magique (rires). Il faut le vivre ! Des fois, on allait en sélection pour s’aérer l’esprit. On recevait les courriers en même temps, on s’appelait pour savoir qui allait en sélection. Si plusieurs y allaient, on y allait tous pour rigoler." 

Le poste de gardien est-il, pour toi, le poste le plus compliqué ? 
"Non, personnellement j’adore ! On ne peut pas dire que c’est un poste ingrat. Le gardien, c’est un poste clé ! C’est le pire poste, mais ce n’est pas ingrat. Le goal est le premier exposé en cas d’erreur." 

Quel genre de gardien es-tu ? 
"Je ne suis pas un grand gardien, je fais 1m79 mais je n’ai jamais été en difficulté par rapport à ça. Si tu tombes sur un attaquant d’1m95, ça pose peut-être problème donc je ne vais pas faire le malin à sortir sur tous les coups de pied arrêtés. Mon profil correspondait à Strasbourg, j’ai même fait des entraînements avec l’équipe pro. Mais dans d’autres clubs plus athlétiques de la région de l’Est, comme Troyes, la réponse qu’on m’a donné après avoir fait les tests : « Tu n’es pas le profil qu’on recherche. » alors qu’ils m’avaient vu en matchs ! Moi, ma qualité première, c’était le jeu au pied. Je suis très joueur, j’aime bien le feinte de frappe derrière le pied d’appui. Ah, celle là… Ils la prennent. Que ce soit un nouvel attaquant à l’entraînement dans mon club ou en matchs, j’aime bien la placer."  

Es-tu encore en contact avec tes anciens coéquipiers ? 
"Presnel, je l’avais recroisé avec Sannois quand la réserve du PSG était dans notre groupe. Mais je parle encore à Kevin Kitumba et Omenuke Mfulu. J’ai toujours quelques contacts avec les autres, certains voient que je me lance dans la musique donc je reçois des messages de soutien". 

Dans pas longtemps, il y aura peut-être du Jvnsy dans le vestiaire du PSG grâce à Kimpembe ! 
"Peut-être (rires). Il faut faire le son qui pète et qui va m’ouvrir les portes. Vu que je suis assidu et que j’ai cette démarche professionnelle, je viens de tellement loin que je vois la moindre petite évolution. Et même si c’est petit à petit. Je suis tombé sur un manager et un producteur avec qui je m’entends bien. Grâce à mon premier EP, au mois de décembre, les gens m’identifient désormais en tant que rappeur. Avant, c’était ‘Junior le mec du foot’, et aujourd’hui avec mon insta professionnel, les gens dissocient l’artiste de la personne. L’identité rap est présente désormais. J’ai du apprendre à gérer les réseaux sociaux de manière différente, savoir mettre les bons hashtags, les bonnes photos au bon moment, apprendre à teaser, etc. Une facette du métier que l’on ne voit pas forcément."

"Dans un concert, le public ne peut pas être contre toi"

Peut-on dire que ton passage sur Skyrock dans le Planète Rap de Uzi t’a énormément aidé ? 
"Oui, totalement. Les gens se sont rendus compte qu’il n’y avait pas de mensonge. Il y en a plein qui font des Planète Rap, mais les gens ont pu se rendre compte que je rappais vraiment. C’est une validation ! Quand je sors mon EP le 15 décembre, je m’attendais à faire des petites statistiques, genre 200 streams en une semaine sur tout le projet. Pour moi ça allait être un truc de fou ! Mais mon grand frère, qui s’est occupé de la distribution, m’a rapidement tenu au courant des chiffres : 400 streams en 2 jours, 800 en 4 jours puis 1000 ! Après ça, des managers se sont approchés de moi, j’en ai sélectionné un, on a continué les projets. Et peu de temps après j’enregistre le Planète Rap."  

Un deuxième EP est-il prévu prochainement ? 
"Oui, on a fini le deuxième EP qui est programmé pour le mois de septembre. Il comprendra deux feat avec des rappeurs français certifiés. Ça va être pas mal ! Je suis pressé, je suis encore en ascension ! Mon premier EP, j’ai eu un morceau phare, et là il faut qu’il y ait un des deux feat qui cartonne, pareil pour un son où je suis en solo". 

Tu as connu le stade de la Meinau avec du public. La scène peut-elle devenir ton nouveau terrain préféré ? 
"La scène, j’ai déjà essayé et j’ai adoré. La musique, ce sera plus fort qu’un stade de foot. Car si tu as ta fanbase, elle sera avec toi coûte que coûte. Dans un concert, le public ne peut pas être contre toi, jamais, et il t’encouragera toujours ! Alors que dans un stade, tu fais une boulette.. Hmm, ça va être compliqué (rires). Et si tu n’es pas bon, on t’éjecte  !"

Tu t’es battu pour réussir dans le foot, au final tu arrives avec les mêmes ambitions dans le rap. Jusqu’où souhaites tu aller ? 
"Oui ! Je ne sais pas où va mener mon projet, mais il faut le faire ! Je suis motivé pour réussir dans le rap, aller loin dans toutes mes idées. Comme je dis dans un son : « Je suis monté dans le wagon sans le savoir ». Et là où le train va me déposer, c’est là que je vais devoir tout prendre ! "

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