Edito - "Je ne suis pas une salope", une claque nécessaire pour la prise de conscience collective

Par Julien Castanheira
6 min de lecture
Canal+ a diffusé le documentaire

Canal+ a diffusé le documentaire

Dans le monde des médias, encore plus à la télévision, il est très rare de faire de la publicité pour un concurrent ou de mettre en valeur le travail d'une autre chaîne. La course à l’audimat, à l’exclusivité ou bien la concurrence, tout simplement, mettent des barrières, parfois infranchissables. Pour autant, depuis ce dimanche et la diffusion du documentaire de Canal + « Je ne suis pas une salope », tous les médias, sans exception, ont franchi ces barrières, félicité cette démarche et font désormais front pour lutter contre le traitement malsain des femmes journalistes dans le monde du sport...

Il est difficile de ressentir autre chose que de la peine et de la colère durant les 76 minutes de ce reportage. De longues minutes où l’on est confronté à la douleur de nos consoeurs, à leurs difficultés pour trouver leur place dans les rédactions ou pour se reconstruire après avoir été détruites de l’intérieur. Au final, elles ne sont pas jugées sur ce qu'on attend initialement d'un journaliste, à savoir leurs qualités d'analyse, d'enquête ou de réflexion, mais sur des critères bien plus obscurs et difficilement compréhensibles aujourd'hui.

Du sexisme à l’abus d’autorité, des blagues graveleuses à la discrimination en plein direct, des bisous forcés à la culture du ‘beau’, ou encore de la sexualisation aux insinuations louches, une dizaine de victimes ont pris la parole pour dénoncer leurs bourreaux. Mais à l’inverse des agresseurs, la dignité de Marie Portolano, de Clémentine Sarlat, de Tiffany Henne, de Margot Dumont et des autres est restée intacte en préservant l’identité de ces hommes. Devant la caméra ou derrière le micro, on les a vu sourire et faire leur "job" malgré leur mal-être. C'est ça être professionnel. Et finalement, le message est encore plus fort car on s’attarde seulement sur les émotions, la tristesse et le malaise de ces voix familières plutôt que de chercher et de trouver les coupables… 

Si le documentaire est poignant, la diffusion a permis à d’autres femmes de prendre la parole et de vider leur sac. Des images du passé refont aussi surface, et le sourire gêné des victimes ressort désormais davantage. Encore plus lorsque l'on entend les rires des 'spectateurs' en plein direct... La censure de Canal+, concernant certaines images, a également desservi la chaîne, accusée de protéger un journaliste masculin incriminé. 

Mais d’autres hommes, comme Thomas Villechaize (beIN Sports), incarnent un changement de mentalité, attendu depuis longtemps. Trop longtemps. On peut toutefois regretter que sa prise de parole ait également été annihilée puisqu’il mettait en lumière les changements observés ces derniers temps concernant le rôle et la reconnaissance des femmes dans le monde du sport.

Et c’est ce message d’espoir qu’il faut finalement retenir... Car derrière la tristesse et l’énervement provoqués par le documentaire, la perspective d’un monde meilleur dans les médias est bien présente. L’espoir se traduit par des milliers de messages de soutien aperçus sur Twitter, mais surtout par cette nouvelle génération de journalistes, qui n’est plus surprise de croiser des femmes journalistes dans les stades ou sur les plateaux télés. 

Les métiers de rédacteur, reporter, présentateur, représentent, pour chacun et chacune d’entre nous, un accomplissement après des années d’études, de doutes, de remises en question et surtout de sacrifices. Le rêve d’un gosse, peu importe le sexe, fan de sport et qui rêve d'informer, de transmettre sa passion et de vivre au plus près des sportifs. Et ce rêve ne peut plus et ne doit plus se transformer en cauchemar.  

Toutefois, le documentaire ne dénonce pas seulement la place des femmes dans les médias, mais leur place dans le monde du travail en général et dans la société. Le courage et la puissance médiatique de toutes les journalistes ont cependant permis de mettre en lumière la toute petite face immergée de l’iceberg, que le mouvement #MeToo a déjà dénoncé ces dernières années...

La précarité du métier et la rareté des places sur les grandes chaines ou dans les grands médias ont souvent servi d’excuses pour cautionner des faits inacceptables par le passé. Des faits, mais aussi un rôle systématiquement réducteur, dont le terme péjoratif de "potiche" colle à la perfection. Mais aujourd’hui, les choses changent, les regards évoluent, les langues se délient et nous nous retrouvons, nous les journalistes, désormais sous le même hashtag #JeSuisJournaliste.  « Je ne suis pas une salope » est finalement une claque nécessaire pour les hommes, afin de prendre conscience qu’être une femme dans ce milieu est encore bien souvent un sport de combat.

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